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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 07:55

Dans le cadre du festival Quais du polar, fin mars à Lyon, des étudiants du groupe C1 ont participé au concours de nouvelles. Il fallait écrire un texte de 6000 signes maximum sur le thème "juste avant la nuit" avec une forme libre et une ambiance d'histoire policière.

Nous allons mettre ces textes en ligne au cours du mois de mai.

Voici donc le troisième :

 

 

LA CANICULE

 

 

Juste avant la nuit.  Le soleil frappe toujours contre la fenêtre, contre mon visage, tandis que j’essaie de siester dans ma chaise préférée. Bientôt il va couler sous l'horizon, mais ça ne fait rien, le méchant four sera allumé avant que l’air rafraîchisse.  Je me détourne des rayons et tombe dans un sommeil agité. 

Bruits de pas traînants.  Elle arpente le plancher encore, même dans cette chaleur.  Toujours le même chemin, aller et retour, en face du téléphone.  Parfois il sonne et elle crie de surprise.  Son va-et-vient, ça me met mal à l'aise.  Ça me fait tic.  Mon pouls s'accélère. 

Il va bientôt arriver.  

C’est juste un instant, une ombre bloque les rayons du soleil de la fenêtre.  Elle et moi, tous les deux, on se fige en même temps.  Un cliquetis sur le bouton de la porte.  La porte s'ouvre.  Il entre.  On ne peut pas le voir, il est dans le hall, mais on sait ce qu’il fait.  Il ferme la porte, serrure et verrou.  Il enlève ses chaussures, les met dans le placard.  Il défait son étui à pistolet, l’enferme dans le tiroir de la table à côté de la porte.  Il fait cinq pas, lents et calculés.  Il entre dans le salon.      

Elle le voit et, comme frappée par un choc électrique, elle se réveille.  Elle passe rapidement dans la cuisine,  elle ne dit rien.  Moi, je suis collé sur place, paralysé.   Il avance la chaise, son visage vide, mais les yeux brûlants.   Sa haute silhouette me domine puis il me tire par l’oreille. « Evite ma chaise, p’tit bâtard, » il grogne et me jette sur le plancher.  Je glisse et m’écrase contre le mur à côté.  Je cours et me cache sous la table dans la salle à manger.  Accroupi ici je peux voir les deux.  À gauche, elle est flottante autour de la table de la cuisine, comme un fantôme, se murmurant à elle-même des choses inaudibles.  À droite, il s’est affalé dans la chaise et regarde la télé.  Les voix des deux étrangers brisent le silence, leurs tons sont trop gais et résonnent dans l’air chaud épais à piquer les oreilles.  

« …Ouais, vachement bizarre, le temps cet été à Seattle!  Aujourd’hui la température a atteint 37 degrés Celsius.  Waouh!    

L’autre voix, féminine,  ‘Mais, demain sera encore plus chaud, la prévision est de 40 degrés.  Je vous suggère de mettre la famille à la piscine demain!’ 

'Haha!  Bonne idée, Sarah!  Ben, tu sais, ce n’est pas juste le temps qui est bizarre.  Beaucoup de gens sont mécontents dans la ville cette semaine.  Hier il y avait une vieille femme en face du supermarché,  voici on montre le clip pour vous, elle était en train de prendre le dernier panier et un mec il l’a volé.  Donc, la femme n’était pas contente, elle l'a battu avec son sac à main. 

La voix féminine rigole. 

Aujourd’hui le malaise continu, mais plus grave, dans le quartier de l’université.  Deux hommes, des membres de gangs rivaux, se sont battus.  L’un a pris son couteau à cran d'arrêt et a tuél'autre en plein jour dans la rue…. » 

«Bof, putain d’loubards, » il crache à la télé.        

« HA! »  Une exclamation. 

Je tourne la tête.  C’était lui dans la cuisine.  Maintenant, elle se fige encore.  Les voix des étrangers s’arrêtent.  Je tourne mon regard vers la chaise.  Il s’est levé lentement.  « Qu’est-ce que c'était? » il demande.  C’est la première fois qu’il reconnaît sa présence.  Sa voix est calme, mais le silence qui suit est tendu.  Il tourne son corps dans la direction de la cuisine.  Il répète, «t’as dit quoi? »  Un peu plus fort cette fois.  Dans la cuisine, elle regarde fixement le mur en face de lui, son dos à moi.  Elle reste silencieuse.  Il avance de quelques pas, lents et calculés, jusqu'à l'entrée de la cuisine.  Il s’arrête là.  Il bloque ma vue sur elle.  Il la regarde fixement, en attente.  Je tremble.  Je veux la protéger mais j’ai peur.  Peur de lui, de la menace qui est toujours frémissante juste sous sa peau, la fureur.  Je recule encore sous la table.  

«Tu rigoles?  C’est amusant, la menace des loubards? » 

Silence. 

«Amusant mon boulot, peut-être?  D’attraper les méchants garçons, de protéger les ignorants et les gens ingrats comme toi?  Eh?»  Son ton est insistant et accusateur. 

Silence. 

BAM!  Il frappe le mur avec son poing.  «Regarde-moi quand je te parle!»  

Il avance vers elle, prend son bras et la retourne.  Ils sont face à face maintenant, je vois seulement le dos carré de l’homme.  Je ne peux pas voir son visage, mais je sais qu’il est toujours vide.  Il ne révèle jamais ses émotions sur son visage.  C’est juste ses yeux, les portails de l’enfer.    

«T’as rien à dire?»  Il la pousse contre le comptoir.  

Il commence, la tempête.  Je quitte ma place et cours dans la chambre vers au bout du couloir.  Dans la chambre je pousse la porte du placard ouvert avec le pied et me cache dans l’obscurité, la sécurité.  Ici, le bruit du tonnerre et la foudre sont étouffés, éloignés.  Fracas de casseroles contre la tuile, contre la tête?  Choc du corps contre le mur.  Cri de douleur.  Fracas, choc, cri.  Grognement d’effort.  Il lui demande quelque chose, mais je ne peux pas comprends.  Elle pleure. Mon cœur pleure.  Puis c’est calme.  C’est fini?  Je rampe lentement vers la porte et, BOUM!  Tonnerre plus fort que je n’ai jamais entendu, il fait trembler la maison.  Je recule dans le coin obscur, le bruit résonne dans mes oreilles.  J’attends.  

Une éternité.  L’air est dense et vicié.  J’entends seulement les battements de mon cœur.  La maison est encore dans le silence. C’est sûr. 

Je marche doucement dans le couloir, quand j'arrive à l'entrée du salon, je le vois.  Il s’est affalé dans la chaise et regarde la télé encore.  Le volume est faible, il regarde fixement l’écran. Je continue vers la cuisine avec prudence, les yeux fixés sur lui.  Quand j’entre dans la cuisine je la vois.  Elle est à plat ventre sur le plancher.  Je marche vers elle, je pousse doucement mon nez contre son visage, lèche ses joues humides.  Je m'étends à côté d'elle et repose ma tête sur son bras.  

J’attends qu’elle se réveille.

                                                                     Nicole, américaine



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Published by Etudiant de l'ecole interculturelle - dans Nos histoires policières
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