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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 18:41

Dans le cadre du festival Quais du polar 2012, fin mars à Lyon, des étudiants ont participé au concours de nouvelles. Il fallait écrire un texte de 6000 signes maximum sur le thème du roman noir américain et de sa célèbre figure du détective privé avec une forme libre.

Voici une des histoires écrites :

 

  affiche_quais_du_polar.jpg

Le temps d’une bougie

 

Paris. Par un jour pluvieux d’automne.

Je me sens seule dans cet appartement, perdue dans mes pensées. Les yeux rivés sur la flamme timide d´une bougie presque épuisée.

Comment ai-je pu être si naïve ? En l’espace des quelques jours ma vie a été complètement bouleversée. Ca aurait pu être un boulot comme les autres. Le client m’appelle, demande mon aide, je prends quelques photos, il paye et la routine continue. Facile. Simple. C'est la raison pour laquelle j´aimais bien mon métier.

Il suffisait de suivre cet homme. Partout. Où il allait, ce qu’il mangait, ce qu’il buvait, les gens qu’il rencontrait. Et prendre des photos qui serviront de preuves, le tout en restant discrète dans la foule. Je l’ai suivi à son travail, pendant le déjeuner avec ses collègues, et aussi durant quelques soirées entre copains. Rien de spécial ne se passait jusqu’à ce jour-là dans le parc.

C’était un joli après-midi, les derniers éclats du soleil d’octobre chatouillaient les visages des promeneurs. Je me suis baladée comme je le fais chaque week-end, observant les personnes autour de moi, soulagée du stress de la semaine. Le rire des enfants nourrissant les cygnes me faisait sourire. Situation presque parfaite. J’étais tellement capturée par ces images que je n’ai pas réalisé qu’un homme me regardait sans aucune discrétion depuis quelques minutes.

J’ai remarqué cet homme, grand, charmant et bien habillé, dont les yeux d’un marron profond illuminés par ce soleil rasant étaient sans doutes dirigés vers moi. C´était un homme extrêmement attirant. Mais c´était lui, l’homme que j’avais suivi pendant ces deux dernières semaines, le mari de ma cliente Madame Deschamps.

Madame Deschamps m’avait demandé de traquer son époux pour découvrir ce qu’il faisait lorsqu’il était hors de leur maison. Durant notre dernière conversation je lui ai précisé que je n'avais rien trouvé et d’ailleurs je l’avais rassurée en lui affirmant que son mari est fidèle. Madame Deschamps a néanmoins decidé que je devais continuer parce qu’elle était persuadée que ses soupçons étaient fondés. Une vraie obsession, j’ai pensé, mais c’était elle qui décidait et en plus qui me payait. Néanmoins, ce que m’interessait, c’était l’argent, alors je m’étais soumise à sa volonté sans poser trop de questions.

Ce jour-là dans le parc le mari de Madame Deschamps m’a approchée avec une question en ne montrant aucune hésitation. Simplement pour m’inviter à prendre un café. Il a avoué qu’il y avait quelques jours, il m’avait vu prendre des photos de lui, il voulait en savoir plus.

Tout d’abord j’ai pensé qu’il savait tout et que c’était inutile de trouver un mensonge crédible. En tout cas, en disant que j’étais une photographe et que j’avais seulement fait mon travail je n’avais pas menti, j’avais juste omis une partie de la réalité. J’avais dû être assez plausible, parce que Julien, comme il se présentait, continuait à me flatter. Et avec succès.

Peut-être c’était sa voix rocailleuse et posée ou son visage mystérieux et irrégulier qui ont fait que je l’avais trouvé de plus en plus irresistible. C’était à ce moment-là où je suis tombée amoureuse de lui après avoir accepté de dîner avec lui sous prétexte de découvrir plus d'informations pour mon enquête. C’était là où j’avais réalisé que j’avais complètement traversé toutes les frontières et que j’avais enfreint toutes les règles de mon travail. J’avais perdu mon jugement et j’étais devenue incapable de discerner le vrai du faux.

Le fleuve de mes pensées est interrompu par le téléphone qui sonne. Soudainement, je me sens mal à l´aise. Je décroche.

« Allô ? »

« Ah, c’est toi. »

« Non, je ne peux pas ce soir, j’ai plein de travail… »

« Oui, je sais, désolée, peut-être demain. »

« Moi aussi. Au revoir! »

Menteuse. Le seul travail que j’ai, c’est la pitié de moi-même. C’est ce qui arrive quand on mélange la vie privée et professionnelle. Je suis avant tout une détective privée, il faut que je commence à agir en tant que telle.

Pourquoi je n’avais pas preté plus d’attention, j’aurais dû sentir la peur dans sa voix. Madame Deschamps était terrifiée depuis notre première rencontre, j’avais pensé que c’était seulement une autre épouse hystérique obsédée par l'infidélité de son mari. Et maintenant c’est trop tard. Elle n’est plus là et c’est ma faute. On parle d’un suicide. Bizarrement, elle n’a laissé aucune lettre d’adieu. Bien sûr, c’était peut-être son but à lui de faire croire que c’était un accident.

Je me doute que la raison pour laquelle Madame Deschamps m’avait employée n´était pas pour dévoiler l´infidélité de son mari. Elle n´avait pas peur de le perdre pour une autre femme, elle avait peur pour sa vie, peur de lui.

Tous les indices sont contre lui, je le sais, même si je ne veux pas l’admettre. Je l’ai vu aller à la pharmacie pour acheter des anti-dépresseurs pour sa femme. Je sais qu’elle est morte à cause d'une surdose de barbituriques. Mais, ce qui me manque toujours c´est un mobile. Pourquoi voudrait il le faire ? Avec elle il avait tout : son confort, son indépendance, sa liberté. Et puis comment avait-il fait ? Comment l’a-t-il forcée à ingérer une quantité aussi importante ? Il l’a peut-être fait fondre dans sa boisson. Pourtant, c´est tellement difficile à croire que cet homme gentil et formidable avait pu faire une chose pareille. Aurait-il pu prendre sa vie avec ses mains ? Avec ces mêmes mains qui m´avaient caressée...

Il est possible que je me trompe et que je m’apprête à détruire la vie d´un homme innocent qui est aussi et surtout un homme que j´aime. Comment pourrais-je faire pour laisser mes sentiments derrière, sans importance ? Mais oui, je suis détective, mais je suis aussi une femme.

Il a cessé de pleuvoir. La nuit est tombée sur Paris. La bougie vient de s’éteindre. Il faut que je me décide maintenant. C’est inévitable…

 

(5855 signes, le titre compris)  

                                                                                             Veronika Misovska

 



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Published by Etudiant de l'ecole interculturelle - dans Nos histoires policières
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